lundi 20 juillet 2009

Pourquoi je vais pas au théâtre


Pour ma fête, je me suis fait offrir des livres, et je trouvais ça gentil, parce qu'un livre, ça a comme une histoire (pas l'histoire du livre, une histoire entourant le livre je veux dire), c'est jamais un livre choisi au hasard, c'est soit un livre que quelqu'un a aimé, soit un livre que quelqu'un croit que tu vas aimer, soit un livre que "ça m'a fait penser à toi". Et j'essayais de me rappeller les livres que des gens m'avaient offerts, et je me suis rappelée ce roman que Gaëlle m'avait acheté dans un magasin de livres usagés et qui s'appelait City, d'Alessandro Baricco. (Elle avait choisi celui-là parce que ça lui avait fait penser à moi, justement, parce qu'il y a une fille dans le livre, Shatzy, qui veut écrire un western et qui prend des notes tout le temps sur un dictaphone.)

Bref, dans City, un moment donné, la fille qui écrit un western justement, elle dit un truc, et ça m'a tué quand j'ai lu ça. Elle dit que petite, elle a été avec sa mère au Salon la Maison Idéale (genre), et qu'il y avait là une fausse devanture de maison, et on voyait par la fenêtre une madame qui faisait semblant d'y vivre. Elle mettait des fleurs dans un vase en souriant, ou quelque chose comme ça. Une madame parfaite dans une cuisine parfaite dans une maison parfaite. Et la petite Shatzy s'était mise à pleurer, et elle pouvait plus arrêter de brailler, et sa mère lui demandait pourquoi, et elle était pas capable d'expliquer...

"C'était une sorte d'émerveillement lancinant, douloureux. C'est un peu comme quand on regarde les trains électriques, surtout quand il y a la maquette, avec une gare et des tunnels, des vaches dans les prés et des réverbères allumés près des passages à niveau. C'est pareil là aussi. Ou bien dans les dessins animés quand on voit la maison des souris, avec des lits dans des boîtes d'allumettes, et un cadre avec le grand-père souris accroché au mur, une bibliothèque et une cuiller qui sert de chaise à bascule. Tu sens comme une sorte de consolation, à l'intérieur de toi, comme une révélation, qui t'ouvre le coeur en grand, si on peut dire, mais en même temps tu sens comme une pointe, comme la sensation d'une perte irrémédiable, et définitive. Une catastrophe douce. [...] Ma mère continuait de me demander pourquoi j'étais triste, et j'aurais voulu lui dire que je n'étais pas triste, au contraire, j'aurais dû lui expliquer que c'était plutôt quelque chose comme le bonheur, comme l'expérience dévastatrice de l'avoir vu, d'un seul coup et dans cette maison idiote. Mais comment faire ça. Il y a aussi de quoi avoir honte, un peu. C'était quand même une imbécile de Maison Idéale faite pour mieux t'avoir, tout un grand business idiot de géomètres et de maçons, une sacrée escroquerie, pour tout dire. [...] Par ailleurs, je sais pas si vous l'avez remarqué vous aussi, en général, s'il y a quelque chose qui te frappe comme une révélation, tu peux parier que c'est du toc, je veux dire, quelque chose qui n'est pas vrai. Prenez l'exemple du train électrique. Vous pouvez rester pendant des heures à regarder une vraie gare sans qu'il se passe rien, et puis il suffit d'un coup d'oeil à un petit train électrique et, tac, toute cette fichue histoire se déclenche."

- Alessandro Baricco, City, 1999


Ça m'avait marqué, ce passage, parce que ça me faisait penser à quand j'étais petite, et qu'on allait au Rona avec mes parents, et qu'il y avait des rampes d'escalier en démonstration, avec des fausses marches, peut-être 6 ou 8. Ça ne descendait ni ne montait nulle part, c'était juste un caisson avec des marches et une rampe. Et je l'aurais vu dans une vraie maison, que ça m'aurait rien fait, mais là, le fait que c'était là, comme un décor, j'avais l'impression que ce qu'il y avait en-haut de ces marches était parfait, vraiment un endroit idéal, mais qui ne m'appartenait pas, et dans lequel je ne pourrais jamais vivre, parce que c'était comme si j'étais pas dans la bonne dimension. Mais comme aussi si j'avais la certitude qu'ailleurs, ou dans une autre époque, il y avait le même escalier, mais avec l'endroit parfait au bout. Un émerveillement douloureux. Ça me fait la même impression en regardant des maquettes bien faites et des décors de théâtre. Tu vois juste une porte, tu sais que derrière il y a rien, à la limite un mur en carton-pâte, ou un rideau noir, mais t'es persuadé que ce qui y est derrière est idéal, et c'est douloureux parce que tu sais que tu pourras jamais y être, t'es jalouse des gens qui y vivent, même si personne y vit, même s'il y a rien, même si c'est pas vrai, et au fait surtout si c'est pas vrai, parce que si c'était vrai ça donnerait pas autant envie d'y être. C'est con, mais je vais très rarement au théâtre, et je suis sûre que c'est en partie à cause de ça: regarder un décor de théâtre, pour moi, c'est comme l'expérience dévastatrice d'entrevoir le bonheur.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Ton texte suscite la réflexion et, me semble-t-il, il est très révélateur de ce que tu es!
Blandine