mardi 30 juin 2009

Légende noire sur fond rouge, ou "J'ai vu Stevie Wonder une fois alors que j'étais jeune"


Deux choses que vous devez savoir avant que ne débute ma merveilleuse anecdote Stevie Wonder:
1. Je travaille pour le Festival International de Jazz de Montréal
2. Je suis très fertile, ce qui me cause des problèmes mensuels douloureux pour lesquels j'ai une prescription (je sais que j'avais promis de pas faire un blog de fille qui parle tout le temps de ses menstruations, mais j'espère que vous me pardonnerez cet écart, parce que je crois que ça en vaut quand même la peine)

L'histoire commence ce matin par la venue de Mère Nature dans mon ventre, me susurrant pas très subtilement dans le canal utérin que j'étais une femme, et tout le tralala. Pour faire une histoire courte, j'ai mal et je prends ma pilule magique qui fait que j'ai plus mal. Mais au bout d'une demi-heure, j'ai encore mal, je décide d'en prendre une autre pour accélérer le processus visant à geler ces crampes au plus sacrant. Bonne idée? Je sais pas trop, c'est assez fort ces affaires-là, mais bon, je suis écrasée à longueur de journée devant mon ordi, qu'est-ce qui pouvait bien m'arriver de si terrible?

Mardi, 30 juin, la venue de Mère Nature s'est faite shifter par la venue de Stevie Wonder pour le Festival de Jazz, le jukebox vivant, l'icône de la musique noire, le petit monsieur aveugle qui pianote des bonnes tounes. Je travaille sur le même étage que la salle de presse du Festival dans laquelle j'apprends, en avant-midi, que Stevie Wonder va faire un point de presse pour les médias. Dans la salle de presse. Sur mon étage. Je me dis que je vais peut-être pouvoir l'entrevoir pendant la conférence, si je passe devant la porte et tout. Je le connais pas tant que ça, Stevie, mais bon, c'est con d'avoir Stevie Wonder sur ton étage sans essayer de faire un minimum d'efforts pour le voir. Bref, je suis en train de m'élaborer un plan de fille pour faire semblant que j'ai une bonne raison de passer devant une porte, quand tout à coup, ça s'active près de mon bureau, des petits monsieurs parlent dans des walkie-talkies, des petites madames pointent des affaires un peu partout, des petits gars du ménage viennent astiquer le plancher. Vu qu'il n'y a pas 50 portes à la salle de presse, il a été décidé que Stevie La Merveille prendrait le monte-charge avec ses gardes du corps et passerait par la porte d'en arrière. Et qui a le bureau à côté du monte-charge? Qui endure des "bip bip bip", des déménageurs, des portes de monte-charge qui se claquent pis du monde perdus pas sur le bon étage à longueur de journée? Les rédacteurs (supposément dans un coin plus en retrait pour pouvoir mieux se concentrer)!

Pendant que j'étais en train de me préparer à ranger mes crayons parce que j'étais sûre qu'on allait devoir se faire téléporter dans une autre ville par des gardes du corps en furie, il y a une fille qui se rend compte que la porte du corridor reste pas ouverte toute seule, pis qu'il faudrait que quelqu'un la tienne pour le passage de la légende, pis vu que j'étais là comme une ingénue à ranger mentalement mes crayons (c'est chiant, perdre ses crayons, et c'est la première chose que tu te fais voler, dans un bureau), elle me désigne comme la teneuse de porte officielle du passage de Stevie Wonder à la sortie du monte-charge. J'étais super contente, mais en même temps je voulais pas que ça paraisse, une autre stratégie de fille qui veut pas qu'on la relève de sa position officielle de teneuse de porte parce qu'elle est trop groupie.

Ça fait 5 minutes que je tiens la porte ouverte, et tout d'un coup il me monte une espèce de bouffée de chaleur de la mort, la tête me tourne ma vision commence à se focuser sur des pixels de plancher, la porte semble peser une tonne, j'ai des spasmes dans le bas des genoux, je me sens vraiment pas bien. Mini-overdose de pilule anti-menstrualité mélangée avec le petit thrill de voir une vedette = faut que je m'assois. Je voudrais surtout pas que mon coeur lâche au moment ou Stevie Wonder passe la porte, que je m'effondre par terre, que les gardes de sécurité trouve ça louche, une fille qui glisse de même sur le sol, et me piétinent, je veux surtout pas que Stevie Wonder s'enfarge sur moi, tombe et annule son concert. Je vois en grosses lettres, au top d'un communiqué: "Stevie Wonder annule son spectacle à Montréal, il a bêché sur une fille qui s'est évanouie devant lui même si elle le connaissait pas tant que ça". J'essaie de faire des signes à l'autre rédacteur pour qu'il vienne me remplacer, mais il y a plein de monde et je veux pas crier "JE SUIS MENSTRUÉE, VIENS TENIR LA PORTE!!" Anyway il est dans le jus, il catche pas pourquoi j'étais super emballée et que tout d'un coup je veux plus tenir une porte alors que Stevie Wonder s'en vient dans 30 secondes. Il demande à l'autre rédactrice de venir me remplacer, l'autre rédactrice catche pas trop, finalement il y a une autre fille des communications qui vient prendre ma place, je sens la défaite, je lui glisse un pas-très-merveilleux: "Ouin, la porte est comme lourde..." auquel elle répond: "Heu... Ben là, est pas vraiment lourde", je vais m'asseoir pis j'essaie de réprimer ce besoin de me mettre la tête entre les jambes. Et là c'est clair qu'il y a 4-5 personnes au bureau qui viennent de me classer dans la catégorie "fille qui sait pas ce qu'elle veut dans la vie pis que pourquoi elle a pas tenu la porte?" Anyway, je pense pas qu'ils vont s'en rappeler ben longtemps (à part s'ils annoncent dans 40 ans à leurs petits-enfants qu'ils ont vu Stevie Wonder en vrai, pis que pour une raison quelconque le souvenir de moi qui veut pas tenir la porte leur revient au galop).

Il est vraiment arrivé 20 secondes plus tard, Stevie Wonder. Je me suis à peine retournée, j'étais encore un peu tourmentée par un manège imaginaire, mais je l'ai vu. À moins de 5 mètres de moi. Moins d'un mètre de la fille qui lui a tenu la porte. Ça m'a fait penser à une peinture que j'avais vu, quand j'étais petite, et qui m'avait vraiment impressionnée. Je sais plus où, au fait. Ça s'appelle I Saw Staline Once When I Was a Child. Je vous mets une photo, là, mais faut que vous vous imaginiez que le tableau est immense, genre 6 pieds de haut:


C'est joli, hein? Le titre et l'image séparés, ça vaut pas des clous, mais quand tu les mets ensemble, t'es comme sûr que le gars qui a peint ça, il l'a vu pour de vrai, Staline, parce que jamais ça s'invente, des choses comme ça.

Alors voilà, j'ai vu Stevie Wonder, et je lui ai pas tenu la porte. J'ai envoyé un courriel à Geneviève pour lui dire, me semble que c'est le genre d'histoires qui la fait rire. Les coups fouarreux, les essais manqués, les trucs pas rapport. Je lui ai raconté. Elle m'a répondu:

"Personnellement, je trouve ça encore plus hot de connaître quelqu'un qui a pas tenu la porte à Stevie Wonder en fin de compte parce qu'elle était menstruée. C'est ben plus rare. T'es peut-être ben la seule même. C'est plus original qu'haïr Jonathan Painchaud."

Et voilà. Fin de la tragique histoire de la fille qui croyait pas que la vie c'était si extraordinaire, mais qui se raccrochait à la pensée heureuse qu'elle était unique parce qu'il devait pas y en avoir des tonnes, des filles qui n'avaient pas tenu la porte ouverte à Stevie Wonder parce qu'elles étaient menstruées.

2 commentaires:

Eli a dit…

wow trop nice on est menstruées en même temps.

Anonyme a dit…

C'est drôle parce que à ton vote "êtes-vous unique ?", il y a 10 personnes qui ont dit "oui" et une seule qui a dit "non"... ce qui la rend assez unique quelque part, non ?

pat